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Manjolo : sophisme dangereux d’économie politique

⁣Cette vidéo de
Manjolo, une interview sur Top Congo, que l’on ne cesse de m’envoyer. Face à
cette insistance, et à ce qui s’y exprime, je me vois contraint de le recadrer,
ou disons plus élégamment, de l’accompagner vers une forme de maturité en
matière de politique économique.

Il faut
reconnaître à cette position une certaine élégance technocratique. Mais
précisément, c’est là que commence le problème. La TVA n’est pas une stratégie
de développement. C’est un instrument fiscal. Une mécanique de captation, pas
un moteur de création. Aucun pays ne s’est développé parce qu’il a instauré la
TVA. Les pays l’ont adoptée une fois l’économie déjà structurée,
industrialisée, formalisée. La TVA fonctionne quand il y a déjà quelque chose à
taxer. La présenter comme point de départ relève moins de l’économie que d’un
certain romantisme administratif.

L’argument du « un
ou deux dollars par jour sur des millions d’actifs » a, il faut
l’admettre, un charme arithmétique. Sur le papier, les milliards apparaissent
presque mécaniquement. Mais l’économie réelle ne fonctionne pas sur Excel. Elle
repose sur des revenus effectifs, sur des circuits formels, sur une capacité de
collecte crédible. Dans un contexte où près de 85 pour cent de la population
vit avec moins de 3 dollars par jour, ce raisonnement devient encore plus
fragile. On additionne des contributions qui, dans la réalité, amputent des
budgets déjà contraints et ne seront ni collectées de manière efficace ni
soutenables dans la durée.

Plus
fondamentalement, le raisonnement inverse la causalité. On nous explique que la
population doit d’abord payer pour ensuite bénéficier de routes, de soins et de
protection. C’est oublier un détail essentiel. Dans les trajectoires de
développement, c’est l’augmentation des revenus, la structuration de l’économie
et la montée de la confiance qui permettent ensuite l’élargissement de la base
fiscale. Taxer une économie fragile en espérant qu’elle devienne robuste relève
d’une logique ambitieuse, pour rester mesuré.

La TVA a une
qualité indéniable, elle rassure. Elle est lisible, mesurable, compatible avec
les standards des institutions comme le International Monetary Fund ou la World
Bank. Elle donne le sentiment que quelque chose est en place. Mais la
conformité technique n’est pas le développement. On peut parfaitement cocher
toutes les cases fiscales et rester une économie peu productive, peu
industrialisée, peu créatrice d’emplois. La TVA donne une impression d’ordre.
Elle ne crée pas la substance.

Quant à la figure
de la maman vendeuse, convoquée avec une certaine poésie sociale, elle mérite
mieux que ce rôle symbolique. Dans la réalité, elle opère dans l’informel, avec
des marges faibles et des contraintes fortes. Lui expliquer que sa protection passe
par sa contribution à la TVA suppose que l’État est en mesure de transformer
immédiatement cette contribution en services visibles et crédibles. Or c’est
précisément cette chaîne qui est fragile. Sans retour tangible, la taxe devient
contrainte, et la contrainte nourrit l’évitement.

Au fond, ce
discours remplace une question complexe par une réponse simple. Comment
produire plus, mieux, de manière soutenable, comment structurer l’économie,
comment créer des revenus. À ces questions, on substitue une solution fiscale
unique, presque magique. La TVA devient un raccourci conceptuel. Mais le
développement n’aime pas les raccourcis. Il exige des transformations lentes,
souvent ingrates, rarement spectaculaires.

En réalité, la
TVA est un outil d’accompagnement, pas un levier fondateur. Elle n’est pas une
nécessité universelle. Des économies développées comme les United States
fonctionnent sans TVA et reposent sur d’autres formes de taxation. Cela ne les
empêche ni de produire, ni d’innover, ni de financer des infrastructures. La
TVA consolide ce qui existe déjà. Elle ne crée ni industrie, ni emploi, ni
capital productif. La présenter comme la clé revient à confondre le thermomètre
avec la guérison.

C’est, au fond,
mettre une grosse charrue devant un bœuf maigre et affamé, en exigeant qu’il
laboure plus vite et finance lui-même le champ. La charrue peut être moderne,
validée par les experts, parfaitement calibrée. Elle ne produira rien si la
force de traction n’existe pas. Et lorsque le résultat ne suit pas, on accuse
la mise en œuvre, rarement le raisonnement initial.

Même après avoir
vécu en France, il donne l’impression d’être resté spectateur, comme si
l’essentiel lui avait échappé. La TVA n’y a pas été le point de départ, mais un
instrument venu consolider une économie déjà en croissance. Et pour être franc,
on peine à voir une réelle maîtrise des débats contemporains, notamment autour
de la Modern Monetary Theory et du rôle des impôts. Depuis les années 1970 et
la fin du lien entre la monnaie et l’or avec le Nixon Shock, un État souverain
dispose, en théorie, de la capacité de financer ses infrastructures autrement
que par une pression fiscale immédiate. Encore faut-il comprendre les
mécanismes, les limites et surtout les conditions d’une telle politique. C’est
précisément là que le débat devrait se situer.

Le plus
révélateur n’est pas tant la défense de la TVA que la manière dont Manjolo se
met lui-même en scène avec l’ancien ministre des Finances, en hommes du fisc,
architectes de la collecte, presque virtuoses de l’extraction. Tout est dit, ou
presque, dans un français impeccable. Le prisme est celui du percepteur, jamais
celui de l’architecte. Aucune lecture des forces productives, aucune
compréhension des mécanismes de création de richesse, aucune attention aux
conditions concrètes de la croissance. Seulement cette idée persistante que
l’État doit capter davantage, plus tôt, plus fort. Une vision qui confond
administration et transformation, technique et développement. Sa position
reflète une illusion technocratique. Une vision familière, qui se reproduit
avec constance, hier comme aujourd’hui, sous différents visages. Avec des noms
qui changent, Wameso, Fwamba, mais une même tentation intacte, celle de gérer
la pauvreté plutôt que d’organiser la création de richesse.



Rire et pleure !!

Jo M.
Sekimonyo, PhD

Chancelier
de l’Université Lumumba

Économiste
politique hétérodoxe

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